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11 septembre 1973, la nuit fasciste s’abat sur le Chili

Laurent Ripart

Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut tout sauf une surprise. Le 29 juin 1973, l’armée avait déjà lancé un premier ballon d’essai, en envoyant une colonne de chars sur le palais présidentiel. Durant l’été, les militaires avaient achevé leurs préparatifs, en faisant torturer et assassiner les soldats de gauche.

Le 4 septembre 1973, pour les trois ans de l’arrivée de la gauche au pouvoir, 700 000 chilienEs s’étaient rassemblés à Santiago pour demander des armes au socialiste Allende, qui resta jusqu’au bout fidèle à la légalité républicaine qu’incarnait le général Pinochet, qu’il venait tout juste de promouvoir ­commandant en chef de l’armée.

Une expérience de transition pacifique vers le socialisme

Fondée sur l’alliance du PS et du PC, l’Unité populaire s’était mise en place dans le cadre de la stratégie étapiste définie par Moscou, afin d’offrir un débouché électoral au mouvement de masse. Durant les années 1960, la classe ouvrière chilienne avait en effet pris conscience de sa force, puisqu’unE ouvrierE chilien sur trois était syndiqué, le plus souvent dans la CUT, la centrale syndicale contrôlée par le PC. Le mouvement paysan, qui exigeait l’accès aux terres confisquées par les grands propriétaires, avait aussi connu un spectaculaire développement : en 1970 pas moins de 39 % des salariéEs agricoles étaient syndiqués. Enfin, la jeunesse profitait de l’essor des universités pour développer des aspirations radicales, portées par le MIR, la plus puissante des organisations marxistes révolutionnaires, mais aussi le MAPU, le parti de la jeunesse démocrate-chrétienne, en voie de radicalisation.

À la jeunesse radicalisée et aux masses paysannes et ouvrières, le socialiste Allende n’avait à offrir que la perspective d’une « transition pacifique » vers le socialisme. Main dans la main avec ses amis du PC, Allende proposait de sortir progressivement du capitalisme par une série de réformes paisibles, effectuées dans le cadre de la légalité constitutionnelle. Après sa victoire électorale en septembre 1970, Allende prit l’engagement solennel de ne pas remettre en cause la place privilégiée de l’armée et de l’Église et surtout de ne pas s’attaquer à la propriété privée. S’il nationalisa 91 entreprises, il le fit en indemnisant leurs actionnaires, tout comme il indemnisa les propriétaires des latifundia touchées par sa réforme agraire. Les masses ne l’entendaient pas de cette oreille : les ouvrierEs multiplièrent grèves et occupations d’usine, tandis qu’à la campagne, la paysannerie mettait en place, en toute illégalité, un authentique partage des terres.

L’exacerbation de la lutte des classes

Malgré la modération du gouvernement Allende, le président américain Nixon n’était pas disposé à tolérer ce gouvernement de gauche en Amérique latine. Les États-Unis organisèrent un effondrement du cours du cuivre, la principale ressource du Chili. Ils agirent pour que la Banque mondiale refuse tout délai de paiement au gouvernement, qui ne put faire face au paiement de sa dette qu’en laissant courir l’inflation. Surtout, les États-Unis apportèrent leur soutien aux forces les plus réactionnaires, encourageant par exemple la grève en octobre 1972 de la bourgeoisie chilienne (transporteurs routiers, médecins, avocats, lock out patronal, etc.), mais aussi les velléités putchistes de plus en plus ouvertes de l’armée et des groupes d’extrême droite.

Le monde du travail disposait toutefois de solides arguments. Face à la grève de la bourgeoisie, les travailleurEs chiliens firent rouvrir les entreprises et les réquisitionnèrent, contraignant les patrons à revenir aussitôt au travail et développant des « cordons industriels », qui organisaient les secteurs en lutte. Alors que la bourgeoisie ne voyait plus son salut que dans l’armée, le mouvement de masse devait prendre les devants pour organiser un véritable pouvoir populaire, susceptible de désarmer la bourgeoisie. Le PC et la fraction la plus droitière du PS s’opposèrent farouchement à cette perspective, tandis qu’Allende tentait de trouver un impossible compromis avec la droite et l’armée.

En refusant d’armer les masses et d’organiser un authentique pouvoir populaire, Allende menait une politique aveugle qui conduisit au coup d’État. Son suicide sans combattre le 11 septembre fut le point d’orgue de sa politique d’impuissance, que le peuple chilien paya au prix fort dans les chambres de torture. Nixon pouvait triompher : le coup d’État au Chili avait porté un coup très dur à toutes les forces anti-impérialistes de l’Amérique latine. De nouveaux « Chicago boys » arrivèrent au Chili, profitant de l’écrasement de la classe ouvrière pour faire de ce pays un laboratoire du néolibéralisme, à coup de privatisations et de libéralisation économique.

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Mis à jour le samedi 13 avril 2024