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Amériques latines : périls, luttes et espoirs

La récente — et nette — victoire électorale de l’ultralibéral fascisant Milei en Argentine
sonne comme un glas dans toute l’Amérique latine et la Caraïbe. La mobilisation
d’une partie significative du peuple argentin y résonne aussi comme un appel à la résistance au-delà des frontières de ce grand pays du Cône Sud.

La turbulente situation actuelle, pleine de dangers mais aussi d’espoirs, n’est pas propre à la région, mais elle y est particulièrement aiguë et, au-delà des particularités de chaque pays, elle comporte des tendances communes qui peuvent l’expliquer. Il y a cinquante ans le panorama latino-américain était dominé par l’affrontement ouvert entre d’une part guérillas, gouvernements nationalistes ou soulèvements révolutionnaires contre, d’autre part, coups d’État réactionnaires et dictatures civilo-militaires, dans un continent marqué par le mal-développement et la domination de l’impérialisme étatsunien. Aujourd’hui, l’affrontement est multiforme : il oppose résistances populaires, syndicales, indigènes, féministes, écologiques aux élites nationales et inter­nationales de la mondialisation capitaliste. Le pouvoir politique est disputé par des partis institutionnels « progressistes », de plus en plus modérés, voire menant ouvertement des politiques austéritaires, qui alternent avec des droites et de « nouvelles » extrêmes droites. Les soubresauts de l’économie mondiale, tout comme les concurrences inter­impérialistes dictent en partie les conditions de ces conflits de classe.

Des secousses économiques profondes

Au début du 21e siècle, l’entrée de la Chine à l’OMC et l’accélération de la libéralisation des échanges a provoqué un boom sur les prix des matières premières et agricoles. Cela a incité les gouvernements du sous-continent à intensifier des réformes socio-­économiques souvent fondées sur l’extraction de ressources primaires et leur exportation, sur l’intensification de l’agriculture productiviste, tout en consolidant des modèles de développement « rentiers », marqués par l’échange (néo)colonial. Ceci avec pour conséquence, certes une manne de devises qui a permis des politiques sociales et de redistribution importantes, mais aux conséquences environnementales dramatiques et avec de nombreuses difficultés au moment de diversifier l’économie. Quand, après 2008 et surtout à partir de 2015, les prix de ces matières premières ont chuté sur le marché mondial, il n’a plus été question de politiques redistributives, d’autant qu’une série de gouvernements conservateurs sont revenus au pouvoir, en appliquant des politiques ultralibérales.

En 2022, plus de 200 millions de personnes vivaient à nouveau en dessous du seuil de pauvreté dans la région, tandis que le travail informel concernait 53 % de la population active. Et presque 500 000 personnes fuient chaque année leur pays, poussées par la crise, la violence ou la faim.

Une instabilité politique croissante

Le « tournant à gauche » des années 2000 avait vu des gouvernements engagés dans des politiques de rupture (plus ou moins marquée) avec le libéralisme et de distanciation vis-à-vis des États-Unis, favorisées par la conjoncture économique et appuyées sur un soutien populaire massif. Cependant ces mêmes forces politiques n’ont — pour la plupart — pas affronté les classes dominantes de leur pays (par des politiques fiscales ou d’expropriations audacieuses notamment), ni su concrétiser des plans de sortie de l’économie extractiviste et productiviste, faute aussi d’une véritable coopération au plan continental et mondial. Au contraire, beaucoup d’entre eux ont fini par s’opposer à leurs propres bases populaires et par s’engager clairement dans des dynamiques autoritaires (à commencer par l’expérience bolivarienne au Venezuela). À partir de 2014, la crise économique, l’usure du pouvoir et la bureaucratisation des « progressismes » ont favorisé — presque partout — le retour, par des victoires électorales ou des « coups d’État institutionnels » de droites de plus en plus radicales.

Celles-ci contrôlant de plus la plupart des grands médias et une partie des systèmes judiciaires, portées par la poussée des Églises évangélistes, ont intensifié les politiques d’austérité, accru les répressions et la militarisation des sociétés (c’est aussi le cas dans des pays comme le Nicaragua de Daniel Ortega). L’arrivée au pouvoir de Bolsonaro, en 2019, au Brésil en est le reflet paradigmatique.

Dans de nombreux pays les travailleurEs et la jeunesse précarisée, les femmes et les féministes, les communautés autochtones ont répondu par de grands mouvements (comme au Chili, en Colombie et en Équateur en 2019) et des mobilisations qui ont, incontestablement, freiné la réaction. Depuis 2020, de nouveaux exécutifs ­diversement « progressistes » ou de gauche s’affirment de nouveau sur la scène politique latino-­américaine (comme au Mexique, en Bolivie, au Chili, en Colombie, au Brésil ou au Guatemala). Mais sur une base nettement plus « dégradée » que lors des décennies précédentes et souvent en alliance avec des fractions avérées de la droite et de la bourgeoisie. Après la vague de la pandémie, le contexte est dominé par la crise des politiques sociales, l’explosion de la précarité et des violences et la désillusion face aux faiblesses et contradictions des gauches au pouvoir. C’est sur ce terreau que croissent les droites les plus extrêmes et que leurs discours réactionnaires portent jusqu’au plus profond des sociétés.

Transformer les résistances en alternatives

Comme le montrent les récents résultats électoraux — contradictoires — en Équateur ou au Chili, la victoire écrasante de Milei et le début de riposte populaire en Argentine, la situation dessine un rapport de forces particulièrement instable, certes très inquiétant mais où rien n’est encore joué.

Les extrêmes droites dans leur diversité, leurs soutiens dans les appareils d’État, au sein des classes dominantes comme de certains secteurs populaires, sont incontestablement en ascension. De plus en plus, elles peuvent apparaître aux yeux de larges secteurs de la bourgeoisie et des partis traditionnels comme un recours possible dans un contexte de guerre économique où il faut discipliner les « classes dangereuses ». La réorganisation des réseaux du narcotrafic et leurs violences brutales participent aussi de la montée en force de la question sécuritaire.

Néanmoins, partout dans le continent, les mouvements sociaux et populaires multiplient les mobilisations. C’est particulièrement le cas des luttes féministes dans plusieurs pays. L’urgence reste dans l’unification « par en bas » de toutes les résistances émancipatrices pour les faire converger autour de revendications communes en rupture avec les impérialismes, le capitalisme, l’extractivisme, le patriarcat. Car, au-delà des simples changements institutionnels, il s’agit non seulement de mettre en échec les extrêmes droites mais aussi de construire de véritables alternatives aux projets de l’ultralibéralisme militarisé.

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Mis à jour le dimanche 11 février 2024