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Les extrêmes droites européennes à l’assaut du pouvoir

Crédit Photo : DR.

Le journaliste et historien Dominique Vidal, dans l’introduction de l’ouvrage qu’il vient de coordonner aux éditions Demopolis, les Nationalistes à l’assaut de l’Europe, dresse un constat accablant quant à la progression électorale des courants nationalistes et d’extrême droite en Europe : « Ces partis monopolisent en effet déjà le pouvoir dans deux pays : la Hongrie, avec le Fidesz (49,27 %) et le Jobbik (19,06 %), et la Pologne avec le parti PiS (37,6 %). Ils l’exercent aussi au sein de coalitions, en général de droite, dans neuf pays européens : en Italie avec le Mouvement des 5 étoiles (32,7 %) et la Ligue (17,35 %), en République tchèque avec le parti ANO (29,6 %), en Slovaquie avec le SMER (28,3 %), en Autriche avec la Parti de la liberté (FPÖ, 26 %), en Finlande jusqu’en 2017 avec les Vrais Finlandais (17,6 %), en Norvège avec le Parti du progrès (qui n’a recueilli que 16,2 % en 2017, mais fait partie du gouvernement depuis 2013), en Bulgarie avec la coalition des Patriotes unis (9 %) et dans les pays baltes (Union des verts et des paysans en Lituanie, Alliance nationale en Lettonie, Ekre en Estonie). Enfin, le Parti du progrès du Danemark (21,1 % en 2015) soutient le gouvernement sans y participer. En Europe aussi, mais hors de l’Union européenne (UE), signalons que la soi-disant Union démocratique du centre (UDC, 29,4 % en 2015) joue un rôle majeur dans la coalition qui dirige la Confédération hélvétique – son leader, Christophe Blocher, est un grand ami de Viktor Orbán, de Marine Le Pen et de Matteo Salvini. »

Un panorama non exhaustif, auquel on peut ajouter les scores, en Allemagne, de l’Alternative für Deutschland (AfD), qui a obtenu 12,6 % des voix lors des législatives de 2017 (et fait élire 93 députés), mais aussi ceux de Marine Le Pen (21,3 % et 33,9 % lors de la dernière élection présidentielle) ou des Démocrates de Suède (17,5 % lors des législatives à l’automne 2018), et qui laisse présager le pire lors des élections européennes du 26 mai.

Digues rompues

À ces éléments « chiffrés » s’ajoute le fait que, depuis de longues années, les digues avec l’extrême droite ont été rompues du côté des partis qui ont administré en alternance, pendant plusieurs décennies, les affaires des bourgeoisies européennes, soit avec des politiques d’alliances, soit avec une tolérance manifeste à l’égard des politiques racistes et liberticides prônées et/ou mises en place par les extrêmes droites au pouvoir. Ainsi, c’est au déficit budgétaire de l’Italie que les institutions européennes s’intéressent le plus, à l’heure où Salvini se vante de renvoyer les migrantEs à la mer et où il prône un couvre-feu pour les « commerces ethniques ». Les monstruosités proférées et mises en œuvre en Hongrie par Orbán lui ont valu des remontrances du Parlement européen, mais son parti est longtemps demeuré membre à part entière du Parti populaire européen (PPE), avec le soutien de la CDU de Merkel et des LR de Wauquiez. Et ce n’est pas la récente vraie-fausse suspension (consentie par le Premier ministre hongrois), qui ne durera que le temps de la campagne des élections européennes, qui y changera quoi que ce soit. Le gouvernement droite-extrême droite en Autriche ne s’est quant à lui attiré aucune critique, contrairement à ce qui s’était produit. Est-ce parce qu’il est un modèle pour certains adeptes de l’austérité, lui qui vient d’allonger la durée maximale du temps de travail à 12 heures par jour et 60 heures par semaine, un rêve pour tous les ultralibéraux ?

Long processus de normalisation

La situation que nous connaissons aujourd’hui est le fruit d’un long processus, qui a vu progressivement les courants d’extrême droite s’installer dans le paysage politique et médiatique, à des rythmes divers selon les pays, mais avec des traits communs. Un phénomène qui a été largement commenté, mais pas forcément analysé, avec notamment le développement de la thèse de la « normalisation » des organisations d’extrême droite, entendue comme une stratégie consciente de « modération » des discours, voire de rupture avec un héritage trop « marqué » politiquement, afin de se poser en alternative poli-tique crédible et non comme de simples forces « protestataires ». Une telle approche, même si elle comporte évidemment une part de vérité, possède toutefois un point aveugle majeur : à trop se focaliser sur la volonté de l’extrême droite de se normaliser, on en oublie à quel point dans le même temps, et en réalité depuis beaucoup plus longtemps, c’est le normal qui s’est « extrême droitisé ».

La France est à ce titre un cas d’école, avec la reprise/légitimation, en paroles et en actes, par les partis « républicains » et par les médias dominants, des propositions et thématiques du FN/RN : reprise de la thématique du « problème de l’immigration », avec son lot de politiques et de législations racistes ; restriction des libertés au nom de la sacro-sainte « sécurité » ; interdiction de réunions, de rassemblements, de manifestations… au nom de la sécurité de l’État ; défense inconditionnelle de tous les agissements des « forces de l’ordre », et campagnes calomnieuses contre celles et ceux qui dénoncent les violences policières ; stigmatisation et contournement des corps intermédiaires, notamment les syndicats ; les anathèmes contre les juges et la dépossession de la justice d’un nombre significatif de ses prérogatives, au profit de la police, etc.

Fausse alternative

Même si les formations d’extrême droite présentent des caractéristiques singulières, entre autres une vision ultra-autoritaire des rapports sociaux articulée à des projets de « régénération nationale » qui en font les ennemis mortels des jeunes, des salariéEs, des femmes, des LGBTI et des immigréEs, il ne faut pas être dupes de la mise en scène du prétendu affrontement à venir, lors des élections européennes, entre « progressistes » et « illibéraux ». Car les seconds se nourrissent des politiques menées par les premiers et de leur incapacité à juguler les effets économiques et sociaux d’une crise du capitalisme qui dure depuis 10 ans et qui accroît chaque jour un peu plus les inégalités, la misère et le désespoir. Un véritable carburant pour les courants d’extrême droite et de droite extrême, qui bénéficient en outre de la reprise de leurs propositions autoritaires et racistes par les partis « traditionnels ». Une formidable rampe de lancement pour des mouvements qui prônent un nationalisme chauvin et xénophobe, un « retour à l’ordre » et des mesures économiques libérales, voire ultralibérales qui, quand bien même elles seraient mâtinées de protectionnisme, ne remettent nullement en cause le fonctionnement du système capitaliste et peuvent donc leur attirer la sympathie de certaines franges du capital.

Les gesticulations d’Emmanuel Macron et de certains de ses partenaires européens qui veulent se poser en ultime recours face aux « populismes », sont donc « en même temps » pathétiques et dangereuses, tentant d’enfermer le débat politique au sein d’une fausse alternative qui, à moyen terme, nous promet le pire. Face à cette fausse alternative, il est plus que jamais nécessaire de faire vivre la perspective d’un autre monde, débarrassé des oppressions et de l’exploitation, et de la rendre crédible, afin de redonner confiance et espoir, seuls antidotes face au pire qui, s’il n’est jamais certain, a désormais largement dépassé le statut de simple hypothèse.

Julien Salingue

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Mis à jour le samedi 22 juin 2019